Discours sur l'Europe

The Speech on Europe of Minister Timmermans in French.

Seul le texte prononcé fait foi.

1. Introduction

Mesdames et messieurs,

Permettez-moi de vous souhaiter la bienvenue ici, à Rotterdam, et de vous remercier de votre présence dans ce lieu, le Maassilo, symbole à la fois de la cité portuaire et industrielle que nous connaissons et de la ville en renouvellement : celle des start-up, de la créativité et de l’orientation internationale. Rotterdam est fondamentalement européenne.

Nous sommes réunis dans cet endroit où le contraste entre héritage et nouveauté est manifeste, où le XXe et le XXIe siècles se rencontrent à une époque charnière ponctuée par de nombreuses évolutions.

Le débat sur l’avenir de l’Union européenne agrège les grandes mutations mondiales. Le monde d’aujourd’hui n’a rien à voir avec celui d’il y a une bonne cinquantaine d’années. L’Europe pensée par Jean Monnet dans les années 50 et 60 doit vivre avec son temps.

Vous avez posé de nombreuses questions et formulé vos suggestions par mail ou sur Facebook, et je m’en suis largement inspiré. Mon texte reprend autant que possible ces questions, j’espère que vous les reconnaîtrez au moment où je les aborderai. Elles portent pour la plupart sur les mêmes thèmes : inquiétudes quant au déficit démocratique de l’Union européenne, quant au pouvoir de Bruxelles, quant au chômage et à la crise économique, aspiration à davantage de transparence et de langage clair, besoin de revenir aux problèmes qui touchent les gens dans leur quotidien et, naturellement, remise en cause de la transhumance vers Strasbourg. Des questions critiques et concrètes, inquiètes et acérées:

  • Comment renforcer la transparence de la prise de décision au Parlement européen?
  • Comment notre pays peut-il conserver et accentuer son identité?
  • Quand pourrons-nous véritablement parler d’une Union?
  • Comment ferez-vous en sorte que les eurosceptiques ne prennent pas le dessus?
  • Comment faire grandir chez les ressortissants de l’Union le sentiment d’être européen?
  • À quoi ressemblera l’Union européenne dans vingt-cinq ou cinquante ans?
  • Est-il encore possible d’être positif sur l’UE et sur l’euro après les cinq années catastrophiques que nous avons vécues?
  • Va-t-il y avoir un référendum et que pense le gouvernement d’une Europe fédérale?
  • Comment élever le taux de participation des jeunes aux élections européennes?
  • Comment les Pays-Bas peuvent-ils protéger leur souveraineté face à la Commission européenne qui, elle, n’est pas élue?

Il est impossible d’apporter une réponse immédiate à toutes ces questions. Quelqu’un s’est plaint que son compte Netflix néerlandais ne fonctionnait pas en Belgique ; je ne vais pas résoudre son problème aujourd’hui. Beaucoup ont mentionné le déménagement à Strasbourg ; le gouvernement préférerait, comme eux, qu’il en soit autrement, mais c’est là encore une question qui exige un travail de longue haleine. J’accepte de grand coeur en tout cas la recommandation de madame Verbruggen d’éviter de trop « prêcher pour notre propre paroisse » et les encouragements de madame Visser face à ce « discours impossible ».

Qui connaît l’histoire sait que les Pays-Bas sont un membre convaincu de l’Union européenne mais qu’ils ont aussi souvent su se montrer critiques. Nous faisons partie des États membres qui, comme l’Allemagne, préfèrent avancer par étapes mesurées. Ces derniers mois, une nouvelle question s’est imposée dans notre débat national, celle de savoir si nous ne serions pas mieux lotis en quittant l’UE.

Mais, comme le résume fort bien monsieur Van Dijk dans son mail, « la question n’est pas de savoir si nous voulons l’Europe, mais quelle Europe ». C’est là le coeur du sujet. Le gouvernement est aux côtés des Néerlandais qui veulent rester dans l’UE, mais qui veulent aussi une autre UE. L’Union doit davantage être à l’écoute des électeurs de tous les pays membres et se garder de les traiter comme quantité négligeable. C’est pourquoi il est important d’écouter ceux qui critiquent l’UE, car ils ne sont pas forcément hostiles à l’idée européenne. Les eurosceptiques mettent en garde contre l’imprudence et les décisions inconsidérées. Ils aiguisent le débat, ce qui est favorable à la qualité des décisions. Mais je fais la distinction entre les esprits critiques et ceux qui remettent en cause les fondements de la coopération européenne.

2. Rappel historique

La coopération européenne est basée sur l’idée d’une communauté de destin, une alliance entre pays européens visant à prévenir l’éclatement de conflits majeurs et à renforcer notre position dans le monde. Ce fondement est maintenant remis en cause par des partis politiques qui sont qualifiés de « nationalistes ». Les nationalistes préfèrent faire cavalier seul. La coopération basée sur une destinée commune leur inspire de la défiance, car elle implique logiquement que certaines décisions soient prises en commun.

Prenons le temps de préciser ce dont nous parlons ici ; les définitions ont leur importance. La plupart des gens aiment leur pays, il n’y a rien de mal à cela. Le gouvernement défend par définition l’intérêt national. Et il est important de cultiver notre identité, car cela renforce la cohésion et le sentiment d’appartenance. Mais on peut être fier des Pays-Bas sans être nationaliste.

Le nationalisme est l’idéologie selon laquelle l’État-nation est l’unique structure politique souhaitable. Évitons toutefois l’amalgame historique : les mouvements nationalistes d’aujourd’hui sont différents de leurs prédécesseurs. Ils ne sont pas militaristes et pas non plus par définition réactionnaires, ni forcément de droite et xénophobes. Il existe en outre de grandes différences selon les pays.

Mais une même foi en une illusion les habite : celle d’un glorieux passé national et souverain, garant d’un avenir tout aussi glorieux. On crée ainsi l’image d’un pays qui n’a jamais existé, pour en faire la matrice d’un pays qui n’existera jamais. Nous ne devons pas nous laisser désarçonner par les fausses antinomies présentées par les avocats du tout ou rien : soit une Europe fédérale, soit l’État-nation isolé. La réalité ne se laisse pas réduire à des slogans. L’opposition entre fédération et État-nation est trompeuse. L’Union européenne n’est certes pas les États-Unis, mais elle est plus qu’un patchwork décousu d’Étatsnations. Elle oscille, dans la recherche permanente du meilleur équilibre, entre fédération et confédération.

Nous vivons sur un petit continent caractérisé par une énorme diversité. Nous devons trouver un moyen de tenir compte de nos différences sans porter atteinte à la paix ni à la prospérité d’un ou plusieurs pays.

L’histoire nous apprend que ce n’est pas toujours facile. Depuis les guerres napoléoniennes, et même bien avant, l’Europe a tenté de diverses façons de conserver ou d’ajuster l’équilibre précaire des pouvoirs, le plus souvent en faisant parler les armes. Au XIXe siècle, ce jeu géopolitique était basé sur la souveraineté des États européens. À l’aide de manoeuvres diplomatiques et d’alliances stratégiques, les pays essayaient d’endiguer la puissance de leurs voisins. L’histoire européenne ressemble à un épisode interminable de la série Game of Thrones: des peuples et nations en quête de domination, dans des rapports de pouvoir continuellement changeants, et qui recourent de plus en plus à la violence guerrière pour créer de nouveaux équilibres.

Cette quête de domination a marqué l’histoire politique européenne, avec des conséquences rarement positives pour le petit pays que sont les Pays-Bas. En 1713, le diplomate Melchior de Polignac décrivait ainsi les négociations de paix en préparation du traité d’Utrecht : « Chez vous, sur vous, sans vous ». Les Pays-Bas avaient le droit d’accueillir les délégations mais aucun droit de parole dans les pourparlers. De même, la forme qu’a prise notre pays après 1813 a en grande partie été déterminée par les puissances européennes, qui voyaient dans les Pays-Bas un tampon contre les ambitions impérialistes d’autres pays. Nous avons eu cette fois notre mot à dire, mais n’avons pas décidé seuls de notre destinée, loin de là.

L’Union européenne a mis fin à cette recherche séculaire de domination. C’est là le coeur de la coopération européenne : aucun pays ne peut imposer sa volonté, tous doivent faire des concessions. La structure de l’Union a été conçue de sorte que même les grands pays doivent s’accommoder des décisions de l’ensemble des États membres. Il s’agit d’une forme de solidarité et de retenue volontaire, qui fait appel à notre raison et à notre capacité de nous mettre à la place de l’autre. Il est fort appréciable que des pays comme l’Allemagne et la France se montrent prêts à sceller durablement cette communauté de destin par des traités contraignants, même s’ils y perdent parfois des plumes au profit de pays plus petits et   moins puissants qu’eux.

Cette solidarité signifie que tous les pays ne peuvent pas toujours gagner. Les Pays-Bas non plus. Nous devons parfois faire des concessions, céder, accepter une décision qui n’est pas dans notre intérêt immédiat. Il importe d’être honnête à ce sujet. Mais il ne faut pas oublier que ce processus de concessions mutuelles a conduit au rassemblement des pays européens au sein de l’Union européenne, un succès irréfutable — pour la paix, la stabilité politique des États membres, la place de l’Europe parmi les grandes puissances, la croissance économique et le développement de l’État-providence.

L’Union a été le moteur de la démocratisation dans des pays qui étaient − et sont encore pour certains − en dehors de son périmètre. Elle a constitué un levier pour entraîner les pays situés de l’autre côté de l’ancien rideau de fer sur le chemin de la démocratisation durable, pour garantir la paix, la liberté et la démocratie dans toute l’Europe, pour profondément ancrer dans la société européenne les valeurs universelles d’égalité des droits, de liberté d’expression et de la sécurité d’existence.

La situation que connaît l’Ukraine aujourd’hui, entre l’Europe et la Russie, a été durant des siècles celle de la Pologne, dont les frontières n’ont cessé de changer au cours de l’histoire. Les périodes d’indépendance ont alterné avec celles d’annexion à l’Empire de Russie ou de désagrégation durant les conflits armés. Une situation inimaginable aujourd’hui que la Pologne est solidement ancrée dans l’Union, au coeur de l’Europe. Le pays doit en partie sa stabilité à la force qui  émane de l’UE. Les anciennes luttes pour l’influence sur la Pologne entre l’Allemagne ou l’Autriche, d’un côté, et la Russie de l’autre appartiennent au passé. Si nous comparons la situation de la Pologne avec celle de l’Ukraine, nous comprenons mieux le paradoxe de la Pologne, qui est entrée dans l’UE précisément pour garantir la sécurité et la stabilité de ses frontières. C’est, là encore, l’une des forces de l’Union européenne.

L’UE mérite notre soutien, y compris dans les périodes où nous pensons pouvoir nous en sortir seuls. C’est là que se joue le vrai test pour la coopération, dans notre capacité à garder intact cet engagement, même quand la guerre semble loin, voire impossible. Car qui peut encore s’imaginer que les Européens puissent un jour se combattre?

Il serait exagéré de penser qu’une Europe sans l’Union retomberait dans la guerre, mais naïf de s’imaginer que tout serait pour le mieux si chacun traçait son propre chemin. Certains historiens considèrent 1913, la veille de la Première Guerre mondiale, comme l’apogée du cosmopolitisme au XXe siècle. À l’époque aussi, les gens pouvaient voyager librement, et ils ne s’en privaient pas. L’Europe était optimiste : les évolutions technologiques se succédaient à un rythme soutenu. C’était une période étourdissante et relativement prospère.

Si l’histoire nous apprend quelque chose, c’est bien que l’on ne peut avoir aucune certitude quant à la guerre, à la paix ou à la prospérité. Nous ne devons pas céder aux sirènes des partisans du chacun pour soi. Il nous faut trouver une voie médiane, entre exagération et naïveté, entre peur et témérité. L’humanité reste ce qu’elle est, et nous savons que nous sommes parfois des êtres imprévisibles et versatiles.

Je prends au sérieux le défi lancé par ceux qui adoptent un jugement critique. Et je relève le gant quand cela est justifié. Mais d’une façon, et le gouvernement avec moi, qui correspond à ce que nous sommes en tant que Néerlandais.

3. Engagement du gouvernement

Il n’est pas facile de reconnaître que, du fait de la mondialisation, notre destin est indissociablement lié à celui de 500 millions d’autres Européens. Certains nous ressemblent et sont proches de nous, d’autres moins. Parfois, la coopération européenne se grippe, marque un arrêt et peut aussi s’enliser. Il n’est pas toujours aisé, et certainement pas toujours agréable, de découvrir que nous sommes tous dans le même bateau. Rien d’étonnant à cela : qui veut être dépendant de quelqu’un qu’il connaît à peine, dont il n’a pas pu encore gagner la confiance et à qui il n’a pas encore accordé la sienne ? Et pourtant, telle est notre situation aujourd’hui, particulièrement au lendemain de la crise financière et dans cette phase  délicate de la crise économique. Nous nous retrouvons tout à coup plus dépendants les uns des autres que nous ne le souhaiterions. Il n’est donc pas surprenant que certains réagissent instinctivement en cherchant la bouée de secours pour quitter le navire. Mais l’isolement n’est pas une bouée de secours, c’est un mirage. À l’ère de la mondialisation et des bouleversements dans les rapports internationaux, nous avons besoin d’alliés et de partenaires. Il est sans doute superflu d’expliquer dans le port de Rotterdam qu’un gros navire, solidement bâti, est moins sensible à la houle et à la tempête qu’une barque ballottée par les flots, entourée de navires qui tiennent certes compte les uns des autres mais voient à peine la frêle embarcation.

Les pays de l’Union européenne ont échangé le droit du plus fort contre la force du droit. Ils se sont engagés à respecter les termes des traités, même lorsqu’ils aboutissent à des décisions plus favorables à certains États membres. Ils ont opté pour l’équilibre entre donner et recevoir, entre avantages et inconvénients. Il est important que cet équilibre soit durable, autant au niveau de l’Union dans son ensemble que pour chacun des États membres, faute de quoi les fondements de la coopération européenne risquent de se disloquer. Il est donc crucial de veiller à une application juste et uniforme du droit. Sans arbitre impartial, les accords entre pays sont affaiblis. Imaginez un instant les conséquences pour les entrepreneurs néerlandais si les règles sont partout différentes. Nos entreprises opèrent à l’international ; si les règles sont plus souples dans un pays, l’économie néerlandaise s’en ressent. La recherche exclusive de son propre intérêt équivaut à un jeu à somme nulle — c’est-à-dire le règne du chacun pour soi. Si nous prenons la coopération au sérieux, c’est au niveau européen que nous devons établir les règles et garantir leur respect.

L’idée qu’il serait dans notre intérêt de quitter l’Union européenne me paraît insensée. Nous sommes une nation commerçante. Ceux qui mettent en jeu le commerce se soucient peu de l’avenir des Pays-Bas. Suppression des contrôles aux frontières, absence de risque de change dans la zone euro, clarté totale des règles auxquelles les produits doivent satisfaire, ce sont là des conditions essentielles au succès d’un pays dépendant des exportations, en particulier au sein de l’UE. Le fonctionnement du marché intérieur de l’UE dépend entièrement du contrôle que nous exerçons ensemble depuis Bruxelles. Grâce à la Commission européenne, le marché intérieur fonctionne bien, même si des améliorations sont nécessaires et possibles.

Quand la Pologne est entrée dans l'Union européenne, il y a dix ans de cela, des chefs d'entreprise néerlandais ont investi dans ce pays vers lequel nos exportations n'ont depuis cessé de croître rapidement, même durant la crise. En Roumanie et en Bulgarie, nous sommes au premier rang des investisseurs étrangers. L’économie néerlandaise a beaucoup tiré profit de la libre circulation des marchandises, des capitaux, des services et des personnes.

Toutefois, cela n'est pas dénué d'inconvénients. La communauté de destin en Europe a son revers, que l'on ne peut dissimuler. Notre gouvernement en est pleinement conscient et oeuvre, avec d'autres États membres, à corriger les effets pervers de dispositifs comme celui de la libre circulation des personnes. Les pickpockets, les marchands de sommeil, les négriers et la fraude dans le bâtiment sont de réels problèmes auxquels nous apporterons une solution, européenne si nécessaire. Rompre avec l'Europe n'est pas envisageable. Le gouvernement reste fidèle aux valeurs de coopération et d'ouverture, qui font partie du patrimoine culturel néerlandais.

C'est grâce à cette tradition de coopération européenne que nous avons toujours été en mesure, en dépit de notre exiguïté géographique, d'exercer notre influence. Et c'est à l'Union européenne que nous devons la force de nos valeurs. Au lieu d'opter pour un isolationnisme forcené, le gouvernement choisit de conserver une certaine influence, seul moyen de prendre véritablement part au concert des nations.

Les Pays-Bas ne se résument pas à un niveau de souveraineté que l'on pourrait mesurer, comme on le fait pour le niveau de la Meuse, avant de conclure : « Notre pays conserve son intégrité, son taux de souveraineté en témoigne. » Les Pays-Bas sont plus que cela. Et leur force dépasse la mesure de leur souveraineté, qui n'est qu'un faux-semblant, car, dans le monde d'aujourd'hui, seule l'influence nous permet de défendre les intérêts de notre pays. Comme Michael Heseltine
l'a dit : « Seul dans le désert, l’homme est souverain. Il a tous les pouvoirs… mais ne peut rien faire. »

Cela ne signifie pas que nous donnons à l'Union européenne un blanc-seing pour s'arroger tous les pouvoirs. Elle doit rester modeste et consciente qu'elle n'existe pas sans ses États membres. Elle n'incarne pas un quelconque antagonisme entre ces derniers et Bruxelles, mais plutôt une tentative de coopération efficace et démocratique. Elle n’existe que par la grâce des États membres et de leurs institutions démocratiques — gouvernements et parlements —, qu’elle ferait bien d’impliquer davantage dans ses décisions. De leur côté, ces institutions ont le devoir impérieux de bien mieux utiliser les moyens qu’elles négligent trop souvent pour exercer leur influence au niveau européen. Je pense notamment au manque de concertation entre parlements nationaux sur l’emploi des cartons jaunes et orange lors de l’examen de l’utilité des propositions de la Commission européenne. Peut et doit mieux faire.

D'aucuns diront que tout cela est bien beau, mais ne mènera à rien parce qu'il n’y a pas de peuple européen. L'un des mails que j'ai reçus pose la question suivante : « N'existe-t-il donc pas d’esprit européen ? »

C'est une erreur de croire que la démocratie est impossible hors de la nation. Le Parlement européen est élu au suffrage universel direct, et le Conseil européen, où sont représentés les gouvernements nationaux, veille à l'équilibre entre Bruxelles et les États membres. Au final, ces derniers prennent toujours part aux décisions, même s’ils font parfois mine après coup de n’y être pour rien.

Vaclav Havel, ancien président de la République tchèque, l'exprimait ainsi : « L'Europe est la patrie de nos patries », un toit commun au-dessus de nos différentes maisons. Dans sa conception, les Européens sont avant tout citoyens de leur ville, de leur région et de leur nation. Mais ils font aussi partie d'un ensemble plus vaste, la patrie des patries, puisqu'ils habitent en Europe.

Nous nous sentons parfois mal à l'aise dans cette patrie des patries. La mondialisation se traduit par une perte des repères, aggravée encore par la crise de l'euro. Les efforts pour sauver notre monnaie commune ont été perçus à la lumière de crises nationales, porteuses d'interrogations sur notre identité : qui sommes-nous et à quoi aspirons-nous ? Bien plus qu'une péripétie économique, cette crise est liée à une question existentielle que se posent de nombreux Européens, de la France à la Croatie, de la Finlande à l'Italie. Lorsque les certitudes vacillent, on se raccroche à ce qui rassure. L'observation d'un monde en mutation et la remise en question des rapports sociaux appellent la question : « Qui se préoccupe encore de moi ? » Le gouvernement comprend cette quête d'identité.

On dénote par ailleurs une certaine apathie, notamment chez de nombreux jeunes qui ne croient plus en l’utilité du politique, ni qu'il puisse tenir ses promesses. L'action politique est donc, en tant que telle, sérieusement remise en question, et j'ajoute qu'il y a parfois matière. L'inertie et les blocages du jeu politique portent en effet atteinte au prestige de la démocratie, de même que les promesses électorales qui se soldent chaque fois par une déception sapent un peu plus la confiance et vident la politique de son sens. Les jeunes se détournent alors de ce qui la structure, soit par choix délibéré, soit par une passivité totale qui les amène à décrocher.

Dans l'un comme dans l'autre cas, il y a lieu de s'inquiéter, car cette désaffection des jeunes générations — qu'il s'agisse de jeunes chômeurs d'Europe du Sud ou de leurs congénères d'Europe du Nord persuadés que rien ne changera —  compromet notre avenir.

De telles évolutions doivent nous inciter à l’introspection et à changer d’attitude si besoin. Si l’Europe est bien le toit commun qui couvre nos maisons, alors nous devons nous garder de considérer la bureaucratie bruxelloise comme un but en soi. Malheureusement, cette Europe-là a précédé la vraie, l’Europe concrète dont elle nous cache la vue. Celui qui ne perçoit l’Union européenne qu’à travers ses grandes tours de verre à Bruxelles ne voit pas que ce sont ces mêmes institutions qui font parfois obstacle à l’identification européenne.

4. Questions et conclusion

Vous m’avez posé de nombreuses questions et suggéré une foule de solutions. Ainsi madame Hassouna-Jansen qui propose que les responsables politiques nationaux partagent leur connaissance de l’Europe avec les citoyens en s’impliquant davantage dans le débat. Ou monsieur Van Raalten, qui évoque le fossé creusé par la « pyramide » bruxelloise entre l’Union européenne et sa population, et, comme nombre de nos concitoyens, met en garde contre le déficit démocratique au  sein de l’UE.

Le gouvernement souscrit à cette analyse et, en réponse, propose le renforcement du rôle des parlements nationaux et la réduction de la taille de la Commission européenne, qui ne se consacrerait qu’aux tâches essentielles. Le système des cartons jaunes, orange et rouges, qui permet aux parlementaires nationaux de rappeler Bruxelles à l’ordre, doit être encore plus contraignant, de sorte que la Commission européenne ne puisse prendre ces avertissements à la légère. En effet, ils lui sont adressés par des élus qui représentent leurs concitoyens au niveau national, et dont la participation au débat sur l’Europe est indispensable.

Monsieur Duivesteijn, étudiant, s’agace du manque d’unité au sein de l’Europe, qui en fait le pantin de la Chine, de la Russie et des États-Unis. C’est une observation pertinente. Un fonctionnement plus démocratique de l’Union permettrait la poursuite de l’intégration européenne dans plusieurs domaines. Car les problèmes mondiaux appellent des solutions à l’échelle continentale, que les États membres ne peuvent apporter seuls. Le marché intérieur doit être renforcé ; la problématique de l’énergie exige elle aussi une approche supranationale ; et la protection des droits de l’homme, tant au sein de l’UE qu’en dehors, requiert de la fermeté dans notre politique étrangère commune.

Beaucoup d’entre vous ont évoqué les problèmes sociaux. La dimension sociale a en effet été négligée par l’Europe. L’euro est certes une monnaie solide, qui a résisté à la tempête financière, mais ne nous méprenons pas : l’euro est au service des Européens, et non l’inverse. Nous devons garder à l’esprit que l’ampleur du chômage des jeunes dans certains pays nous assoit sur une bombe à retardement, tant au niveau européen qu’à celui des États membres.

Cela m’amène au message que j’ai reçu de monsieur Talens, de Dronten, qui m’a particulièrement touché. Je vous en lis quelques passages:
« Je suis né à Eext, un petit village charmant de la Drenthe. Mon enfance y a été fantastique, ponctuée par les jeux en pleine nature et la vie de ferme. Puis, je suis parti au collège à Gieten, petite bourgade voisine, où j’ai côtoyé des enfants d’autres villages. Ça ne collait pas toujours entre nous, car rien n’égalait mon village à mes yeux.

J’ai poursuivi mes études secondaires à Assen, chef-lieu de la Drenthe, la grande ville! Je n’avais aucune affinité avec les élèves d’Assen ; mes copains, c’étaient ceux d’Eext, de Gieten et d’autres villages comme le mien.

Au terme de ma scolarité, j’ai trouvé un emploi à Enschede, dans la Twente : drôle de gens, pensai-je. Puis j’ai travaillé comme instituteur dans le Flevoland : pas terrible comparé à la Drenthe et à la Twente.

Il y a un an et demi, nous avons emmené nos enfants en voyage à travers l’Europe. Nous avons visité la Grèce, avec ses temples antiques et ses récits mythologiques ; à Rome, nous sommes descendus dans les catacombes et y avons observé les premières fresques chrétiennes. Nous avons aussi visité la chapelle Sixtine. Un soir où nous étions au bord de la Méditerranée, mon fils cadet m’a dit : “C’est beau l’Europe, papa.”

Ce qu’il nous faut, c’est une histoire sur l’Europe, et pas seulement un discours économique. Une histoire qui parle de ses peuples, de leurs us et coutumes, de leurs mythes, de leurs religions, de leurs danses et de leurs traditions culinaires, des passions et des drames qui les habitent, de femmes et d’hommes qui aiment leur terre et s’y investissent ; de la fierté qu’ils en tirent, comme celle que m’inspire mon village d’Eext.

J’aime mon village natal, mais j’ai compris que sa valeur est décuplée par un ensemble bien plus grand : l’Europe. »

Ce témoignage met dans le mille : être européen, c’est avoir conscience de son identité, de sa culture et de ses traditions, mais aussi d’une responsabilité partagée avec les habitants des autres pays européens. Je ne crois pas que l’Europe et le sentiment d’appartenance sociogéographique soient antinomiques. Pour ma part, c’est justement parce que je suis très attaché à l’endroit d’où je viens que je raisonne en Européen. Les Pays-Bas et l’Europe ne sont pas opposés, ils sont indissociables. C’est parce que j’aime ma ville, ma région et mon pays que je suis européen.

Dans un monde globalisé, nous serons plus forts en agissant ensemble, car l’Europe est et restera notre destin commun. Avec son État-providence, sa forte mobilité sociale et sa répartition équilibrée de la prospérité, l’Europe dispose d’un modèle social unique, mais il n’est pas évident qu’un tel héritage survive au XXIe siècle.

Beaucoup des réticences à l’égard de la coopération européenne sont le fruit de l’incertitude que provoque le rythme rapide du changement. Il y a à peine dix ans, l’UE a connu le plus grand élargissement de son histoire. Au lendemain de la chute du Mur de Berlin, il s’agissait d’une avancée historique, à tout point de vue fondamentale et nécessaire. Mais avec les différences en termes de développement économique, de tradition politique et d’héritage culturel, cet élargissement s’est traduit par une diversité que certains ont mal perçue, la considérant parfois même comme une menace. Notre maison européenne a alors subi une transformation en profondeur, et ses nouvelles pièces ont été occupées par des gens qui  devaient s’habituer à nous, et nous à eux.

Il y a tout juste cinq ans que la crise financière a éclaté, provoquant une récession économique qui a fortement ébranlé bon nombre de nos certitudes. Dans certains pays, plus de la moitié des jeunes sont au chômage. Pour sauver le secteur bancaire, la solidarité européenne a été comme jamais mise à contribution. Mesure nécessaire certes, mais qui a surpris beaucoup d’Européens qui ignoraient à quel point nos marchés financiers étaient interdépendants. L’Union européenne est malheureusement considérée à la fois comme coresponsable de ces problèmes et impuissante à les résoudre.

Ne considérons pas comme une menace le débat qui agite les Pays-Bas et leurs voisins au sujet de l’avenir de l’Europe, mais bien au contraire comme une exhortation à moderniser les acquis du passé. Je suis optimiste quant à la capacité de l’Europe à se définir de nouvelles orientations et quant à notre capacité à réformer l’Union de sorte qu’elle fonctionne sobrement et efficacement pour nous tous.

Nous avons pour mission, compliquée et noble à la fois, de mobiliser le potentiel de la coopération européenne afin de sortir de la crise par le haut. Pas seulement économiquement parlant, également en termes sociaux et politiques. Nous n’y arriverons qu’en renforçant la conviction chez nos concitoyens que la coopération européenne est non seulement utile mais nécessaire, et qu’elle s’appuie sur des accords que nous avons conclus. C’est pourquoi il importe que l’Union se  consacre à l’essentiel et se départisse de son penchant à se disperser dans d’innombrables dossiers secondaires, l’élargissement de ses compétences ou le nombre de ses membres.

Il n’est pas nécessaire de réécrire les traités. Ce qui importe, c’est que le Conseil, la Commission et le Parlement européens s’entendent, peu après les élections en mai, sur les priorités qui mobiliseront leur énergie des cinq années à venir, et  sur les domaines dans lesquels ils s’abstiendront d’intervenir, laissant ainsi le champ libre aux États membres. De l’avis du gouvernement néerlandais, ces cinq années devront être consacrées à l’indispensable recentrage sur les missions principales, à l’abandon des questions accessoires et à l’assimilation des changements profonds qu’a connus l’Union européenne. Montrer plus d’efficacité et de modestie, cesser de raisonner à partir de la « réalité virtuelle » de Bruxelles et afficher des résultats concrets. Ainsi seulement pourrons-nous convaincre notre souverain, le citoyen européen, qu’il reste utile d’investir dans notre communauté de destin.

Avant que Joost de Vries ne donne son point de vue sur ce que je viens de dire, je voudrais clore mon propos par une question tirée de son dernier roman De Republiek (La République). Je sais que c’est risqué, car il n’est pas prudent de faire comme si on avait compris un livre en présence de son auteur. Mais je me lance ! Le personnage central de ce roman, Friso de Vos, doit répondre à la question : « Qui veux-tu être, le dauphin ou Robespierre ? » En d’autres termes, l’héritier de la couronne, ou le révolutionnaire qui fait guillotiner celui qui la porte ?

Ce roman dépeint la difficulté à trouver sa place, à prendre position et à faire des choix. Ce sont des questions déterminantes, que ma génération se pose souvent, et les jeunes plus encore. Face à une telle alternative, quel choix ferons-nous, réformer ou liquider ? Serons-nous les héritiers ou les bourreaux de tout ce qui date ? Dans De Republiek le personnage principal doit trancher seul; nous avons heureusement la possibilité d’y réfléchir ensemble. Ma question est donc: seronsnous acteurs ou spectateurs des réformes?